Prières pour Refusniks, 2004

Betacam numérique PAL, Durée : 7' + 3'30'', couleur, son


Au début des années 2000, de jeunes Israéliens refusent de faire leur service militaire, considérant l’armée israélienne comme une force d’occupation. Ils sont condamnés à des peines de prison. À leur libération, les parents de ces « refusniks » organisent une soirée qui doit réunir des intellectuels et des artistes israéliens et palestiniens. Le cinéaste Avi Mograbi contacte Jean-Luc Godard, qui réalise deux courtes vidéos montrées lors de cette soirée.[1] La première reprend une séquence des Carabiniers (1963), film antimilitariste où le cinéaste, alors tout jeune lui aussi, dénonçait les crimes de guerre. On y voit une résistante se faire arrêter et fusiller par des soldats. La jeunesse, la beauté, la liberté et le courage de cette femme, qui cite Lénine et Maïakovski et refuse de se laisser bander les yeux au moment de mourir, s’opposent à la vulgarité, la crânerie et l’indifférence des militaires. Superposant à cet extrait une chanson de Léo Ferré, L’Opression (1972), qui tantôt couvre les voix et les sons du film, tantôt s’estompe pour les laisser entendre, Jean-Luc Godard exalte l’acte de résistance avec une émotion et une mélancolie nouvelles, nées de la rencontre des images et du chant, avant d’énoncer au final l’absurdité de toute guerre en citant une lettre d’un soldat allemand au siège de Stalingrad en 1943.[2] La deuxième vidéo porte sur le conflit israélo-palestinien. Elle s’ouvre sur une main traçant au pinceau deux triangles l’un bleu, l’autre vert, qui, réunis en étoile de David, ne parviennent pourtant pas à mêler les couleurs du judaïsme et de l’islam. Par une série de surimpressions et de fondus enchaînés, Jean-Luc Godard lie ces symboles à des photographies, peintures, gravures et à un chant qui disent l’oppression : deux femmes palestiniennes qu’un soldat israélien tient en joue, une personne blessée au visage christique, un homme seul face aux chars sur la place Tiananmen… L’engagement de Jean-Luc Godard pour la cause palestinienne[3] lui fait risquer un parallèle osé. Entre le titre et le mot « refusnik » qui revient vers la fin, deux textes sont incrustés à l’image. Le premier cite un poème de l’écrivain allemand Paul Zech contre les ravages de la Première Guerre mondiale que le second déforme légèrement, rapprochant Israël aujourd’hui de l’Allemagne alors.[4] 


Judith Revault d’Allonnes


[1] Cf « Résistances », par Ariel Schweitzer, Cahiers du cinéma, n° 611, avril 2006.


[2] « Il n’y a pas de victoire. Il n’y a que des drapeaux et des hommes qui tombent. » La lettre, dont la citation est ici abrégée, a paru en France avec trente-huit autres chez Buchet-Chastel dans Lettres de Stalingrad, 1997.


[3] En 1974, il avait cosigné avec Anne-Marie Miéville Ici et ailleurs, qui reprenait les images d’un film demeuré inachevé, Jusqu’à la victoire, commandé par le Fatah en 1970 à Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Gorin, alors réunis au sein du groupe Dziga Vertov.


[4] « Berlin, halt ein ! Dein Tänzer ist der Tod », dernière strophe abrégée du poème Berlin, halt ein… composé par Paul Zech entre 1914 et 1916, que l’on peut traduire par « Berlin, arrête toi ! Tu danses avec la mort », devient à l’image suivante « Jerusalem, halt ein ! Dein Tänzer ist der Tod. »