Je vous salue Sarajevo, 1993

Betacam numérique PAL, couleur, son


Au début des années 1990, Jean-Luc Godard travaille entre autres à ses Histoire(s) du cinéma et crée avec elles un cinéma poétique, où la convocation d’images de films et d’actualités, de musiques et de textes superposés, répétés, ralentis, fondus ou incrustés en vidéo, donne à voir et à entendre le bruit des êtres et du monde, que le montage organise en histoire(s). Je vous salue Sarajevo, réalisé en 1993, tient à la fois de ces collages-poèmes et du film « tourné politiquement »[1], tel que Jean-Luc Godard l’avait pratiqué collectivement en 1968 avec les Ciné-tracts militants, puis de 1969 à 1972 au sein du groupe Dziga Vertov fondé avec Jean-Pierre Gorin. Conçu à partir d’une photographie de Ron Haviv prise à Sarajevo pendant le siège de la capitale de la toute jeune Bosnie-Herzégovine par l’armée serbe, Je vous salue Sarajevo dénonce l’acte de guerre qui, avec la torture et la résistance, a hanté sinon suscité l’œuvre de Jean-Luc Godard dès Le Petit Soldat (1960) et Les Carabiniers (1963), jusqu’à Film Socialisme (2010), au fil des British Sounds (1969), Pravda (1969), Vent d’Est (1969), Tout va bien (1972), Ici et ailleurs (1974)… Recadrée et détaillée en dix-neuf fragments filmés en très gros plans fixes, la photographie révèle morceau après morceau sa froide cruauté, jusqu’à s’exposer entière, dans toute son horreur : un militaire, lunettes de soleil sur la tête et cigarette à la main, appuie le canon de son arme sur la tête d’une femme étendue au sol entre deux personnes. Il s’apprête à la frapper du pied, tandis que deux autres soldats, debout sur la gauche, regardent ailleurs. À la fois analytique et dramatique, le mouvement allant de la décomposition vers la recomposition de cette image est accompagné d’une musique d’Arvo Pärt[2] et d’un texte lu à voix basse par Jean-Luc Godard. Énonçant que la culture dominante s’oppose à l’art minoritaire[3], le cœur du texte, que l’on entendra à nouveau dans l’autoportrait du cinéaste JLG/JLG (1995), est précédé d’une citaton de George Bernanos sur la peur[4] et suivi d’un quatrain sur la mort emprunté à Louis Aragon[5]. L’invocation anonyme de ces deux auteurs donne son plein sens au film. Bernanos et Aragon furent tous deux résisants de la première heure, farouchement opposés aux accords de Munich (1938) selon lesquels la France et l’Angleterre abandonnèrent à l’Allemagne hitlérienne les Sudètes et du même coup, avec cette province, toute la République tchécoslovaque, dans le fol et vain espoir de préserver la paix. À travers eux, le cinéaste désigne l’inaction de l’Union européenne qui abandonne à son tour Sarajevo et les Bosniaques au nationalisme serbe. Il ne cessera d’y revenir dans les films suivants, For Ever Mozart (1996), Éloge de l’amour (2001), Notre musique (2004), qui font tous allusion à Sarajevo ou s’y déroulent en partie. Contrairement aux Ciné-tracts (1968), à Letter to Jane (1972) ou à Comment ça va ? (1976) dans lesquels Jean-Luc Godard se livrait à partir d’images fixes à des analyses purement politiques, Je vous salue Sarajevo, qui ne tient guère du pamphlet ni du manifeste mais bien plutôt de l’oraison ou de la prière que son titre évoque, rejoue en son sein-même, de l’image abjecte au texte et à la musique compassionnels, la confrontation de la culture à l’art. Ici, mais seulement ici, le second l’emporte sur la première, désavouée.


Judith Revault d’Allonnes [


1] Lors d’une projection de Pravda au Musée d’art moderne en 1970, Jean-Luc Godard, s’en prenant à son propre film, conclut que le groupe Dziga Vertov « a tourné un film politique au lieu de tourner politiquement un film ». Cette phrase devint le mot d’ordre du groupe.


[2] Silouans I> (1991), une composition en un mouvement dédiée à Saint Silouane de l’Athos.


[3] « Car il y a la règle, et il y a l’exception. Il y a la culture qui est de la règle, il y a l’exception qui est de l’art. Tous disent la règle, cigarette, ordinateur, tee-shirt, télévision, tourisme, guerre. Personne ne dit l’exception, cela ne se dit pas, cela s’écrit : Flaubert, Dostoïevski, cela se compose : Gershwin, Mozart, cela se peint : Cézanne, Vermeer, cela s’enregistre : Antonioni, Vigo. Ou cela se vit, et c’est alors l’art de vivre : Srebrenica, Mostar, Sarajevo. Il est de la règle que vouloir la mort de l’exception. Il sera donc de la règle de l’Europe de la Culture d’organiser la mort de l’art de vivre qui fleurit encore à nos pieds. »


[4] « En un sens, voyez-vous, la peur est tout de même la fille de Dieu, rachetée la nuit du vendredi saint. Elle n’est pas belle à voir, non, tantôt raillée, tantôt maudite, renoncée par tous. Et cependant, ne vous y trompez pas. Elle est au chevet de chaque agonie, elle intercède pour l’homme. » Citation d’un passage de La Joie (1929), intitulé La Sainte agonie du Christ, dont l’auteur fit ensuite l’épigraphe des Dialogues des Carmélites (1948).


[5] « Quand il faudra fermer le livre / Ce sera sans regretter rien / J’ai vu tant de gens si mal vivre / Et tant de gens mourir si bien. » Citation du Crève-cœur (1941).