Grandeur et décadence d'un petit commerce de cinéma, 1985

Betacam numérique PAL, couleur, son


Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma révélées par la recherche des acteurs dans un film de télévision publique, d’après un vieux roman de J.H. Chase
de Jean-Luc Godard
France, 1986, 91’, vidéo et 35 mm, sonore, couleur
avec Jean-Pierre Mocky, Jean-Pierre Léaud, Marie Valéra, Jean-Luc Godard, des chômeurs de l’ANPE

Les années 1980 sont, dans l’œuvre de Godard, celles d’un retour au cinéma, après les essais politiques et sociaux, vidéos et télés des années 1970. Dicté par un sentiment de nécéssité, ce retour à la pellicule et à la fiction est aussi et surtout un retour sur l’histoire entière du cinéma, sur sa création, ses origines et formes, pour tenter de sauver ce que Godard sent disparaître. Pensant être l’un des derniers hommes de cinéma à s’inscrire dans l’histoire de son art – après les disparitions de François Truffaut ou Jean-Pierre Rassam, « morts au champ d’honneur », et alors que la télévision a imposé ses normes annonçant l’ère multimédia –, Godard veut en préserver la mémoire. Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma dresse le constat amer et nostalgique de cette disparition, en même temps qu’il tente de la contrer, en mettant en scène la naissance d’un film, d’un récit et d’images.
Il ne pouvait y avoir plus adéquat pour énoncer la mort du cinéma qu’une commande de la télévision d’après un roman noir. Produit par TF1 et Hamster Productions dans le cadre d’une « Série noire », Grandeur et décadence suit, dans leur tentative de faire encore du cinéma malgré (ou contre) tout et tous, un réalisateur et un producteur interprétés par Jean-Pierre Léaud, vedette de la Nouvelle Vague, et Jean-Pierre Mocky, héraut anarchiste du cinéma indépendant petit budget à la française, deux « Mohicans » dont les noms dans le film, Gaspard Bazin et Jean Almereyda, évoquent les figures majeures d’un passé plus lointain encore, celles du critique André Bazin et du cinéaste Jean Almereyda dit Vigo.
Si l’on entend au début, lors d’un casting, quelques phrases de Soft Centre (Chantons en chœur) de J. H. Chase dont ce film est censé s’inspirer, si l’on retrouve des ingrédients du roman noir dans l’affaire des deutschmarks et l’assassinat du producteur, la seule liquidation dont il est ici question, c’est celle du cinéma par les temps modernes. Survivants, Bazin et Almereyda défendent le condamné et, avec lui, « les morts contre les vivants, protégeant au contraire les ossements vides et pulvérisés, la poussière inoffensive et sans défense contre l’angoisse et la douleur et l’inhumanité de la race humaine. » Ce texte de Faulkner, répété par une ronde de figurants qui en disent chacun quelques mots, est le viatique de Grandeur et décadence. Eurydice (une morte en sursis elle-aussi), interprétée par Marie Valéra, en est le cœur. Son visage, son regard, sa personnalité et sa grâce surannés font naître des images et des émotions dont la beauté et la justesse ébauchent un film. Avec elle, le cinéma revit. Son image en convoque d’autres, notamment celle de Dita Parlo dans La Grande Illusion, dont la citation annonce l’entreprise de résurrection des Histoire(s) du cinéma. À travers les deux castings-défilés de prétendants acteurs, des bribes d’histoires naissent aussi, en même temps que des tonalités, des couleurs, un rythme de la parole et des corps qui reconstituent quelquechose du défilement cinématographique.
Si au final, l’air du temps, sa futilité et son mercantilisme ont raison de ce petit commerce de cinéma sitôt remplacé par une entreprise de télévision, un film aura palpité et le cinéma vécu quelques instants avec lui, initiant un dialogue, ininterrompu depuis, de Jean-Luc Godard avec les œuvres et les hommes de son passé.

Judith Revault d’Allonnes